Mohamed Boudiaf parle du 1er novembre 1954

Un livre intitulé « Les fils de la Toussaint » écrit par Yves Courrières a paru aux éditions Fayard de Paris. Ce volumineux ouvrage raconte dans un style journalistique la préparation du 1er Novembre 1954. C’est, à notre connaissance, la tentative la plus complète de reconstitution des évènements qui ont précédé cette Toussaint devenue aujourd’hui une date historique.

Il est regrettable, cependant, qu’il n’y ait pas eu, jusqu’à présent, d’historien algérien pour se pencher sur cette période et la voir sous un angle plus analytique et plus politique. Néanmoins, tel qu’il est, le livre de Y. Courrières lève un coin du voile sur une vérité jusqu’ici étouffée par ceux-là mêmes qui n’ont aucun intérêt à voir la lumière faite sur les évènements qui ont précédé le déclenchement de la lutte armée : les faux héros qui justifient leurs privilèges actuels et leur parasitisme par leurs prétendus sacrifices et leur soi-disant passé historique.

Mohamed Boudiaf qui fut l’un des principaux organisateurs du 1er Novembre 1954 et le premier responsable national du F.L.N.n’a pu être interviewé par Y. Courrières. Nous lui avons donc posé quelques questions sur « Les fils de la Toussaint » en particulier et le 1er Novembre en général.

Q.- Avez-vous lu les « Fils de la Toussaint » et qu’en pensez-vous ?

R.- Cet ouvrage est certainement celui qui approche le plus près de la vérité. Le mérite de l’auteur est, à mon sens, d’avoir pu reconstituer, à l’aide d’un grand nombre de témoignages, cette course engagée entre une poignée de militants algériens très décidés et une police coloniale puissante mais, pour une fois, complètement dépassée et incapable d’intervenir à temps. Cet aspect apparaît d’ailleurs comme le fil conducteur de tout le livre d’Yves Courrières. Mais malheureusement des aspects essentiels ne sont apparus que très superficiellement en même temps que des inexactitudes ou des témoignages fantaisistes limitent sa portée historique en accordant une trop grande place au côté anecdotique.

Q.- Vous dites qu’il y a des inexactitudes. Pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?

Dès 1943, ces espérances se concrétisaient dans le « Manifeste du peuple algérien » de Ferhat Abbas (auquel fut ajouté un additif) et qui devint la base de regroupement des partis nationalistes dans un mouvement des Amis du Manifeste et de la Liberté (A.M.L.).

En Mars 1945 se tint, à Alger, un meeting groupant le PPA, les amis de Abbas et 1’Association des Ou lamas, au milieu d’une grande effervescence populaire. A cause du mécontentement des masses, les AML recueillent, en quelques mois des milliers d’adhésions.

Le 1er Mai 1945 des manifestations ont lieu à Alger. Elles sont violemment réprimées: plusieurs morts. Mais la véritable répression commencera avec le 8 Mai 1945. A 1’occasion de la fin de la deuxième guerre mondiale, les mouvements algériens avaient reçu l’autorisation de défiler. Des manifestations légales furent organisées, mais les masses dépassant les mots-d’ordre de la direction crièrent les slogans »d’indépendance » en sortant le drapeau algérien. Ce fut l’occasion, notamment dans la région de Sétif et celle de Guelma – pour les forces colonialistes- de tenter de noyer dans le sang le mouvement nationaliste. Il faut souligner que 1’action des masses a été spontanée – notamment dans les campagnes où les paysans  affamés à la suite de la récolte catastrophique de 1944 se lancèrent à l’assaut des villes. Sétif fut encerclée. Les responsables du PPA dans cette ville (Maïza, Mahmoud Belghenifi, Bouzid Chaoui…) étaient littéralement assaillis par les militants qui leur demandaient des directives : ils n’avaient pas d’ordre. La répression elle même a été d’une violence inouïe. Elle a été l’occasion de règlements de comptes et elle dépassa largement les évènements qui lui avaient donné naissance. Châtiments exemplaires, exécutions sommaires, ratissages de mechtas par l’aviation, emprisonnements etc … Ferhat Abbas fut arrêté alors qu’il sortait d’une réception chez le gouverneur général de l’Algérie.

En 1946 une loi d’amnistie est votée – à l‘instigation du parti communiste qui n’avait pas été touché par la répression et qui voulait effacer le malaise provoqué par les accusations qu’il avait lancé contre les nationalistes (notamment par Amar Ouzeganel). Mais les A.M.L. sont disloqués : le PPA (partisan de l’ indépendance totale) d’une part, l’UDMA, les Oulamas et le PCA qui avaient opté pour une politique plus souple d’autre part.

Cet éclatement provoque une clarification politique. La leçon du 8 Mai a été durement ressentie par les masses qui comprirent, à cette occasion, que l’indépendance ne sortirait pas des promesses, mais d’une action résolue. Elles comprirent aussi que cette action serait dure et qu’il importait de s’y préparer.

Cette idée fit aussi son chemin chez les jeunes militants et les nouveaux cadres qui émergeaient au sein du PPA qui connaissait, alors, une période de montée en flèche et de pénétration dans les campagnes. Mais cela n’allait pas durer. Très rapidement, des contradictions graves allaient surgir au sein du parti qui se coupa pratiquement en deux tendances opposées en une lutte sourde.

Tout commença avec la décision de Messali (sous la pression du secrétaire de la Ligue arabe Azzam Pacha) de mener une action légale et de participer aux élections. 11 faut comprendre que Messali était un personnage, une idole placée au sommet d’une hiérarchie qui tenait pratiquement la base du parti à l’écart de la discussion politique et de la décision. Au sein même de la direction, Messali, tout puissant, avait un poids énorme, aggravé par le culte de la personnalité. Imbu de lui-même, Messali en était arrivé à se prendre pour l’incarnation du peuple algérien et de la révolution et il n’admettait pas la discussion quand il avait décidé. Ainsi, bien que la majorité du parti se prononçait pour une position identique à celle de 1946 (abstention) la décision de présenter des candidats aux élections fut prise.

Un congrès clandestin se tint en 1947. Ses décisions reflètent la dualité du parti qui se traduisit par la création d’un mouvement légal: le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) et d’une organisation clandestine, paramilitaire : l’OS (Organisation Spéciale). Désormais, le divorce entre les deux tendances ne fait que s’aggraver. La politique électoraliste favorise la consolidation d’une catégorie de notables petits-bourgeois, installés officiellement, alors que la tendance révolutionnaire, soumise à la répression (arrestations de 1950 qui faillirent emporter l’OS), se voit peu à peu écartée de toute responsabilité (dissolution de l’OS en 1951). 

Q.- Il règne un certain mystère autour de l’OS, connue du grand public surtout par l’affaire de la poste d’Oran. Pouvez-vous nous en dire plus au sujet de cette organisation qui a joué un rôle important dans la préparation du 1er Novembre?

R.- L’OS fut créée – comme je viens de le dire – par le Congrès de 1947 et, ceci, dans le but de garantir, aux yeux des militants les plus fermes sur la nécessité d’une action, une espèce de continuité de la ligne révolutionnaire. Cette création était justifiée, d’ailleurs, par  les conditions internationales : guerre froide et possibilité d’un troisième conflit mondial qui impliquaient, pour le parti, d’éviter de se retrouver dans la situation de 1942.

Le premier responsable de l’OS fut Belouzdad Mohamed militant simple et dévoué, formé sur le tas et qui connaissait bien son sujet. Des critères de recrutement furent définis. L’OS était isolée de l’organisation politique et elle n’avait pas de tâche de propagande ou de recrutement. Ses effectifs étaient bloqués. Elle était formée de militants détachés du parti qui devaient suivre une formation politico-militaire spécialisée. Des chefs de départements sont désignés: Ben Bella pour l’Oranie, Réguimi pour Alger, Maroc Mohamed pour Alger-Ouest, moi-même pour le Constantinois, Ait Ahmed est commissaire politique et responsable de la Kabylie, tandis que Belhadj Djilali est instructeur militaire. 

L’OS avait un service de l’armement qui s’occupait de l’achat et du stockage des armes (il faut signaler qu’il n’y avait aucune intervention extérieure).

Grâce au cloisonnement, il semble bien que les services de police français n’ont eu connaissance de l’existence de l’OS que beaucoup plus tard, à propos, notamment de cette affaire de la poste d’Oran.

L’idée vient effectivement de Ben Bella auquel un employé de la poste donne les renseignements nécessaires. Le commando, dirigé par Soudani Boudjemâa, comprenait, en outre: Bouchaïb, un chauffeur qui avait pour nom Khider (et qui fut quelquefois confondu avec Mohamed Khider, dont la voiture de parlementaire avait effectivement servi) et un nommé Fellouh qui fut arrêté quelque temps après pour une affaire de droit commun; il donna des indications qui permirent l’arrestation à Alger du chauffeur qui manqua de mourir sous la torture (il tenta de se suicider) et qui finit par s’évader. Soudani est identifié ainsi que Bouchaïb et Boutlelis. Ce dernier, impliqué dans le transfert des fonds à Alger, fut arrêté et condamné à 10 ans de prison. La vague d’arrestations de 1950 commence. La torture se généralise (Abbane Ramdane qui n’appartenait pas à l’OS fut cependant arrêté et torturé).

La direction du parti resta sans aucune réaction devant la répression. Belouzdad meurt. Le mouvement s’essouffle et il apparaît à ce moment-là clairement que la création de l’OS n’était qu’une concession tactique faite par les légalistes et une véritable voie de garage. Les arrestations se succèdent et touchent de nombreux militants dans toutes les régions d’Algérie. Ben Bella, Belhadj, Réguimi, Yousfi sont arrêtés. Seuls quelques militants dont Ben M’hidi, Didouche, Benboulaïd, Guerras et moi-même s’échappent de peu.

On parle alors u’un complot de l’OS: complot créé de toute pièce par la police et qui, à la surprise des militants est accrédité par la direction du parti (Cherchali) qui ne reconnaît pas l’OS. Les militants sont abandonnés à eux-mêmes et, en 1951, l’OS est dissoute.

Q.- Dans le livre de Yves Courrières, le CRUA est présenté comme l’organisation qui a déclenché le 1er novembre. Est-ce exact ? 

R.- Ce n’est pas’ aussi simple. On peut distinguer, dans la préparation du Ier Novembre, plusieurs étapes. Au départ, le CRUA (Comité Révolutionnaire pour l’Unité d’Action), comme son nom 1’indique, s’est constitué pour tenter de faire l’unité entre les deux tendances du parti, et ce, par l’action.

Nous avons vu que la crise qui secouait le parti remontait assez loin et-qu’elle opposait deux conceptions, deux catégories d’hommes, deux formes de lutte. Après la dissolution de 1 ‘OS, ses militants sont 1’objet d’une méfiance de la part du sommet qui craignait que leur retour au sein de l’organisation générale ne contamine celle-ci, enlisée dans le réformisme et les conflits d’autorité. Les responsables de 1’OS qui sont recherchés, sont écartés et continuellement surveillés par le parti. Mais ils ont gardé le contact entre eux et ils se lancent dans un travail d’explication à la base du parti. Le conflit se transfère et se développe au sein de l’organisation générale.

Messali sent le mécontentement et tente de le canaliser à son profit dans le conflit qui l’oppose aux membres du Comité central.

C’est dans une atmosphère très lourde que se prépare le Congrès du Parti en 1953 et dans lequel tout a été fait pour empêcher la participation des membres de l‘OS, sous prétexte qu’ils étaient recherchés. Un seul, Ben Abdelmalek, a pu y participer mais n’a pas pu se faire entendre.

La situation était cependant explosive.La lutte armée était déclenchée au Maroc et en Tunisie et, pourtant, les Algériens qui avaient le parti nationaliste le plus puissant et le mieux organisé, ne parvenaient pas à s’engager dans l’action. Messali sent que le parti lui échappe avec une base qui se pose des questions et un Comité central dirigé par Lahouel qui veut mettre une limite à ses pleins pouvoirs. Les uns et les autres manoeuvrent pour avoir l’appui de la base et pour gagner les anciens de l’OS. Le Comité central va jusqu’à promettre la reconstitution de l’Organisation Spéciale.

Le problème est ramené à la base. Tout le monde est mis devant ses responsabilités. L’organisation du parti en France est disloquée et prise en mains par les messalistes. En Algérie, certains anciens de l’OS prennent fait et cause pour Messali. C’est ce qui poussa le Comité central à me faire revenir de France afin de les amener à une meilleure compréhesion des choses.

Mais nous sommes décidés à aller plus loin. Avec Ben Boulaïd et deux partisans du Comité central: Dakhli (responsable à l’organisation) et son adjoint Bouchebouba Ramdane (alias Moussa Ould Amri), nous créons le CRUA qui comprend donc quatre membres. Le CRUA publie un bulletin: « Le Patriote » qui s’adresse directement à la base et, au mois de juin 1954, tout un travail est fait en vue de récupérer les cadres et les militants du parti, écoeurés par la scission du sommet.

Des discussions nombreuses ont lieu, des contacts sont pris et l’OS se retrouve peu à peu à la tête de 1’opposition à Messali. Mezerna organise d’ailleurs un commando contre Bitat et moi-même, mais nous ripostons vigoureusement en attaquant le local tenu par les messalistes, situé 2 place de Chartres. Cela ne signifie nullement que nous étions pour le Comité central qui contrôlait encore une grande partie des effectifs d’Algérie (sauf la Kabylie où Krim et Ouamrane bloquent la finance et refusent le contrôle du C.C. d’Alger).

Avec la tenue, en Juillet 1954, du congrès des messalistes à Hornu, en Belgique, la scission était consommée et le CRUA n’avait plus de raison d’être. La base est secouée, les militants se démobilisent; ils en arrivent même à douter de la sincérité des militants de l’OS et, en particulier de l’organisation de Constantine qui leur reproche leur alliance avec Dakhli.

C’est dans cette atmosphère que va se tenir la réunion des « 22 »  qui groupait des éléments des trois départements et qui prit la décision de lancer l’action armée.

Ici, il importe de relever quelques inexactitudes dans la partie de l’ouvrage d’Yves Courrières consacrée à cette période.

  • à la page 79, il est dit que Ben Bella me révèle l’emplacement des principales caches d’armes constituées cinq ans auparavant. Si je reprends ce passage, c’est uniquement pour démystifier une certaine opinion sur le rôle joué par Ben Bella, lequel n’a participé ni à la lutte politique, ni au regroupement de l’avant-garde, ni à son organisation et encore moins à son armement. A cette époque, il ignorait complètement où étaient les caches et leur importance: il ne pouvait donc les signaler à qui que ce soit.
  • à la page 85: la réunion du café EI-Harich a bien eu lieu, mais pas seulement entre Ben Boulaid, Krim et Ouamrane. Que ceux qui ont donné ce témoignage tronqué fassent appel à leurs souvenirs défaillants pour se rappeler que le lendemain de cette prise de contact, une réunion a été organisée à Kouba, chez Nadir et, 15 jours après à Beau Fraisier, toujours entre les responsables de la Kabylie en la personne de Krim et Ouamrane et de représentants du CRUA: Ben Boulaïd et moi-même.
  • à la page 86, il est question d’une réunion préparatoire qui n’a jamais eu lieu, car le premier contact a été celui du café El-Harich, organisé par le truchement de Hamoud Ben Yahla.
  • à la page 91, il est fait état d’une tournée de Messali qui, d’après le contexte, se situerait vers cette époque (1954), alors qu’il avait quitté l’Algérie depuis plus de deux ans et qu’il était placé en résidence forcée à Belle-ile-en-Mer, puis à Niort d’où iil téléguida son action contre les centralistes.
  • à la page 95, on parle d’un malentendu avec Krim et Ouamrane au sujet du partage des responsabilités. En fait le malentendu était d’une toute autre nature: une misérable question de représentativité. Ce que Krim et Ouamrane n’avaient pas compris, c’était notre détermination de les voir se démarquer du messalisme et de ses conséquences, sans pour autant compromettre un travail de plusieurs années, d’où notre refus à admettre l’un ou l’autre à la direction sans nous assurer, à l’avance, que leur engagement était irréversible. Cela n’a été effectif qu’à la fin du mois d’août 1954, à l’occasion de cette fameuse réunion de la rue du Chêne à laquelle avaient assisté tous les responsables de la Kabylie. Que Krim et Ouamrane se souviennent encore de notre recommandation expresse – exactement au début juillet, à Tizi-Ouzou – de ne pas assister au congrès messaliste à Hornu; ils s’y engagèrent et pourtant la délégation de la Kabylie a bel et bien fait le déplacement et participa aux travaux de Hornu: ce qui n’était pas pour nous rassurer. Leur engagement définitif n’a été obtenu qu’au prix de nombreuses concessions consenties uniquement pour éviter que cette région, riche en militants, ne soit coupée du mouvement.

Ce sont donc leurs hésitations qui expliquent l’absence de Krim et Ouamrane à la réunion des 22 qui s’est tenue dans la 2ème quinzaine de juin (et non en juillet) et qui n’a englobé que des militants acquis aux idées du CRUA et non de quelques sympathisants et, à plus forte raison, des messalistes déclarés ou camouflés. A ce propos, il faut signaler que Ben Allah Hadj n’y avait pas participé: à sa place, il y avait un certain Illias d’Alger. Il est erroné d’affirmer que les 5 responsables furent élus par l’assistance. En fait, les 22 ont désigné, au scrutin secret et à la majorité des deux tiers, un seul responsable qui était chargé de former une direction et d’appliquer la motion approuvée à l’unanimité et dont le contenu était à peu près le suivant:

« En vue de juguler la crise et d’engager les Algériens dans une voie révolutionnaire par tous les moyens, les 22 chargent le responsable national qui sortira du vote de mettre sur pied une direction qui aura pour tâche d’appliquer les décisions, objet de la présente motion ».

Je fus désigné à cette responsabilité après deux tours de scrutin et je constituais un comité clandestin avec Ben Boulaïd, Bitat, Ben Mihidi et Didouche. Nous nous adjoignîmes Krim à la fin du mois d’août. Septembre et octobre sont employés à la réorganisation, au choix des effectifs et à l’installation des cellules d’action. Une date est fixée: le 15 octobre. Puis l’action est reportée et, enfin, une réunion qui se tient à Alger les 17, 18, 19 et 22 octobre fixe la date du déclenchement de la révolution au Ier Novembre 1954.

Q.- Quatorze années se sont écoulées depuis ce jour. Au-delà du livre de Yves Courrières, pouvez-vous tirer pour nous les leçons de cet évènement historique?

R.- Tout en réaffirmant que le livre de Yves Courrières relate l’essentiel, je regrette que des personnes qui ont participé à cette préparation n’aient pas respecté scrupuleusement la vérité et se soient laissées entraîner soit par ignorance, soit par désir de se revaloriser à des affabulations grotesques. La question que je pose à Krim, à Ouamrane, Mahsas et autres, c’est de nous dire ce qu’ils ont fait depuis pour sauvegarder cet esprit révolutionnaire et honorer ce passé glorieux.

La guerre de libération nationale, l’indépendance ont changé bien des choses. Que tous ceux qui ont cru à leur mission de servir le peuple par-dessus tout se disent, une fois pour toutes, que le titre de révolutionnaire n’est pas un label permanent ni un droit acquis, mais le résultat d’une volonté inflexible de lutte contre l’injustice, l’imposture, le mensonge d’où qu’ils viennent.

Que sont devenues, aujourd’hui, ces qualités et ces valeurs ? Le petit employé d’hier, le maquisard affamé et traqué, le militant continuellement aux aguets se sont transformés en personnalités, en ministres au rabais, en hommes d’affaires ou en trafiquants, face à un peuple qui a, pourtant, tout donné pour en finir avec le colonialisme et l’exploitation.

L’aube nouvelle, pour laquelle des centaines de milliers de martyrs sont morts, n’a pas éclairé l’horizon de notre indépendance et la situation des masses populaires s’est encore détériorée.

Avec le recul, il nous apparaît qu’une des causes principales de cet échec réside dans la faiblesse idéologique des promoteurs du 1er Novembre 1954, militants issus des formations nationalistes à dominante bourgeoise ou petite-bourgeoise. Cette tare originelle a laissé la porte ouverte au retour en force des anciens partis politiques au détriment des jeunes cadres, ouvriers et paysans abandonnés à eux-mêmes, sans formation politique ni conscience développée. C’est ce vide politique et cette faiblesse idéologique qui ont permis la prise en mains des destinées de l’organisation révolutionnaire des débuts par la bureaucratie des anciens partis – ce qui entraîna toutes les déviations ultérieures et permit à la conjuration de Tlemcen (autrement dit Ben Bella et ses alliés, Abbas et P.C.A., l’armée des frontières avec Boumedienne et son Etat-Major et certains chefs de wilayas) d’accaparer le pouvoir.

Car il ne suffit pas d’en rester à la constatation passive ou passionnée, il nous faut découvrir et analyser les causes de ces déviations et en tirer toutes les leçons afin d’être plus forts dans l’avenir.

C’est le moment, pour tous ceux qui ont le front de se revendiquer du 1er Novembre, de faire leur examen de conscience; ils constateront que notre mouvement a été trahi et dévié de ses objectifs et que les problèmes ne sont pas résolus. Sinon, à quoi cela sert-il de remuer un passé qui est enseveli et de se cacher derrière des hommes ?

De nos jours, les seuls hommes de la lignée du 1er Novembre sont, soit dans leurs tombes, tels que: Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Didouche, Ziroud, Ben Abdelmalek, Chihani, Badji Mokhtar, Zabana et les milliiers d’autres martyrs; soit encore en vie et qui, contre vents et marées, maintiennent haut cet esprit et continuent opiniâtrement le combat pour libérer le peuple de la domination et de l’exploitation dont il est l’objet de nouveau depuis 1962.

EL JARIDA n°3 – 1er novembre 1968